Le 21 avril, Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière ont cosigné dans les pages « Débats » du Monde un point de vue sur le « procès Fourniret », très médiatisé. Daniel Soulez Larivière et Caroline Eliacheff, psychanalyste, sont par ailleurs les auteurs d’un livre, « Le temps des victimes », chez Albin Michel (2007). Nous vous présentons leur tribune telle que publiée dans le quotidien.
Dans Le Monde, daté du 21 avril 2008.
L’obligation morale d’être présentes au procès n’impose-t-elle pas aux familles une souffrance inutile ?
Le procès Fourniret devrait nous obliger à poser enfin une question taboue : la présence des victimes sur la scène pénale est-elle une garantie du respect que la justice leur doit ? Est-elle bonne pour elles ? A écouter la détresse des familles qui subissent ce face-à-face, on peut légitimement en douter.
Faut-il vraiment que ces parents sidérés par le drame qui les a frappés - l’assassinat d’un de leurs enfants, élucidé des années après les faits - soient obligés de voir le bourreau, d’écouter le détail de ses crimes, dont l’horreur le dispute au sordide ? Quels bienfaits attendre de cette confrontation proche du supplice ? Aucun, sans doute.
L’homme dans le box, responsable de crimes en série, comme d’ailleurs de crimes sexuels singuliers, reste un homme mais, ô combien, différent. L’espoir de le voir se comporter de manière satisfaisante pour les proches des victimes ou de dire les mots qui leur conviendraient est complètement vain.
D’abord parce qu’aucun mot ne peut réparer le crime ni soulager ses effets sur ses proches. A ce jour, on n’a jamais entendu les victimes ou leurs proches dire qu’ils étaient satisfaits du procès, bien au contraire. Paradoxalement, alors que ceux-ci demandent au criminel de s’exprimer pour donner un sens à son geste, il ne peut tenir aucune parole qui soit reconnue comme juste.
S’il se repent, c’est une feinte ; s’il ne se repent pas, c’est un monstre. La jouissance du criminel pervers est un fait brut. Les crimes s’arrêtent avec sa capture, mais pas sa jouissance, qu’il prolonge dans la salle d’audience grâce au public qui le reconnaît et à la presse qui assure sa notoriété. Lors des audiences, un drame se joue dans le drame : c’est l’espoir des victimes de créer un dialogue avec le bourreau, comme si ce dernier en était capable.
La présence des parties civiles au procès est terriblement ambiguë. D’un côté, elles ressentent une obligation à l’égard de leur disparu qui les contraint à être présentes, à tout écouter, à supporter l’horreur entre frayeur et fascination, comme une sorte de sacrifice qu’elles s’imposent au nom de la victime. De l’autre, elles ont aussi la volonté inouïe, mais hélas vaine, de comprendre, de savoir exactement ce qui s’est passé, de trouver un sens, alors que le criminel lui-même ne sait pas ce qui le fait agir mais jubile à susciter l’indignation.
Reste la vindicte plus ou moins contenue par l’institution judiciaire et qui serait une dernière preuve de la fidélité des proches à la personne martyrisée. Ils exposent publiquement leur propre souffrance comme si l’effet cathartique qui leur est promis par la vulgate médiatique était garanti, ce qui reste à prouver. Dans la tradition judiciaire démocratique, la distinction est claire entre l’affaire pénale et l’affaire civile. L’affaire pénale reste de la compétence du procureur, qui, seul, réclame la peine.
Tandis que la réparation civile et surtout morale appartient à une autre scène : c’est cette scène qui reste à inventer en France, notre système judiciaire n’y suffisant pas. A suivre de l’extérieur ce procès, avec - reconnaissons-le - un mélange de fascination et de dégoût, n’a-t-on pas envie de dire aux parents des victimes qui se prêtent à ce spectacle de rester chez eux plutôt que de tenter un dialogue ravageur et sans issue avec le criminel ? Dans une logique de réparation, un autre système - idéal ? - permettrait aux proches des victimes (une fois le crime jugé et l’indemnisation versée), après y avoir été préparés, de rencontrer le criminel, dans un cadre approprié et avec l’accompagnement nécessaire, pour une relation brève ou suivie. Pour ceux qui le souhaitent seulement, car d’autres pourraient préférer s’en passer.
Cette obligation morale "d’être là" pour participer activement au procès pénal qui n’existe pratiquement qu’en France pèse lourdement sur la conscience des proches des victimes, qui n’imaginent pas pouvoir se dérober. Elle mériterait de faire l’objet d’une réflexion approfondie avec les associations de victimes. C’est, hélas, trop tard pour le procès Fourniret, dont on retiendra probablement le nom.
Les familles des victimes, elles, retomberont dans l’oubli, marquées au fer rouge par le crime, ce qui est inévitable. Mais aussi par son traitement judiciaire. N’est-il pas de notre responsabilité de ne pas ajouter des souffrances supplémentaires lorsqu’elles peuvent être évitées ?
Pour en savoir plus :
- Autour du livre de Daniel Soulez Larivière et Carole Eliacheff, « Le temps des victimes » (Albin Michel, 2007)
Lire aussi sur le site :
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- Garde à vue
- « Le juge, roi malgré lui ? Violence psychologique et paix des ménages »
Les pages de :
- Daniel Soulez Larivière
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