L’ex opérateur de marché de la Société générale Jérôme Kerviel a été condamné le 5 octobre 2010 par le tribunal correctionnel de Paris. Dans un article écrit au moment où l’affaire a éclaté en 2008, Mauricia Courrégé avait mené une analyse critique de ses multiples facettes, qui anticipait d’une certaine façon ce jugement. La voici.
Le 29 janvier 2008, le monde découvre avec stupeur « l’affaire Kerviel », du nom du jeune trader de 31 ans qui aurait fait perdre cinq milliards d’euros à son employeur, la Société Générale.
Libéré après une garde à vue de 48 heures, Jérôme Kerviel fait l’objet d’une mise en examen et d’une demande de détention provisoire. Il est incarcéré à la prison de la Santé du 8 février au 18 mars 2008. Depuis, il est sorti de prison et attend son procès.
Un engouement médiatique sans précédent s’est entretemps déchaîné en sa faveur. Dès janvier, un sondage commandé par Le Figaro et LCI révèle que 50 % des personnes interrogées l’exonèrent. Il devient une star du cyberespace. Sur la Toile, son fan-club ne cesse de s’agrandir, propose des T-shirts à son effigie, suggère que le Prix Nobel de l’économie 2008 soit attribué à ce "génie de la fraude", et intronise son héros le Che Guévara de la France : « Jérôme Kerviel-Che Guévara, même combat ! ». Pour certains utilisateurs du réseau social Facebook, il est le nouveau Robin des Bois de la France. Que penser de ce phénomène et de l’affaire en tant que telle ?
On a le sentiment qu’il y a, depuis une quinzaine ou une vingtaine d’années, de plus en plus de grands scandales financiers : délits d’initiés, affaire Enron, « subprimes »... Mais il y en a toujours eu. Je serais presque tentée de dire qu’il n’y en a ni plus ni moins qu’avant... sauf dans les médias.
Les politiques s’emparent de l’économique : à court terme, cela rapporte. Bien que le pouvoir politique ne soit pas ici un « moteur », il est très content de suivre, car cela lui permet de désigner, sans coût immédiat pour lui, un « grand méchant ». L’affaire de la Société Générale éclate ? Dans les cinq minutes, tous les leaders politiques défilent à la télévision et y creusent leur trou : « La banque - privée - s’est fait dilapider son argent par son salarié », certains parlent de « l’argent des petits épargnants », d’autres rectifient : « non, c’était les super profits de la banque ». Et l’on peut en dire des choses sur les super profits de la banque, en termes politiques, avec des sous-entendus du type : « Ah, ils avaient tant de super profits, je ne l’avais pas vu avec leurs comptes publiés, je m’en aperçois avec l’argent perdu ». Dans tous les cas, unanimement la banque passe de la situation de victime à celle de coupable, un coupable politiquement intéressant.
Par ailleurs, les scandales financiers sont devenus un champ que les magistrats entendent réguler, ce qui n’était pas forcément le cas auparavant. Il est très net que l’on considère les entreprises comme des lieux de pouvoir économique fort, dans lesquels il est intéressant et utile d’intervenir avec du pénal. Du pénal si possible visible et médiatique.
Cet intérêt des magitrats et des hommes politiques est partagé par les médias, lesquels en donnent souvent une image totalement caricaturale ou romancée. Le dirigeant, même ruiné, d’une entreprise qui ferme ne peut par exemple être qu’un « patron-voyou ». Un groupe de sociétés est une « nébuleuse » constituée de « sociétés écran », devenant instantanément « opaque » dès que la justice s’y intéresse. Les entreprises sont des agents économiques cyniques et calculateurs, dénués de tout scrupule et prêts à détrousser cumulativement salariés, clients et partenaires, etc.
Ces romans modernes font écho aux thrillers financiers, à l’image du jeune héros intégré qui va user de moyens souvent illicites pour déjouer les manœuvres de la nuisible et cynique entreprise dirigée par des crapules qui l’emploient.
Nul doute que ce type d’imaginaire imprègne rédacteurs et lecteurs du feuilleton de Jérome Kerviel. Même si c’est avec un certain malaise qu’on le voit se mettre en scène, la franchise oblige à reconnaître que, certains de la qualité de l’intrigue, nous attendons tous comme inéluctable l’annonce de la cession de ses droits cinématographiques. Il est fort probable également que lors de la rétrospective journalistique qui ponctue l’épilogue de toute bonne affaire judiciaire, chacun se vantera de l’influence qu’il aura su avoir.
La vision que j’ai de l’affaire Kerviel n’est pas en phase avec sa perception médiatique. Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’indiscutable succès de la presse à faire de Jérôme Kerviel, et presque sans voix dissidente, un nouveau Robin des Bois. Je trouve fascinant le décalage entre le traitement médiatique et la réalité judiciaire de l’affaire. Celle-ci est quand même, à part les montants en jeu, très banale. C’est de la délinquance économique de base dans une entreprise.
L’image de Robin des bois privilégiée de façon plus ou moins consciente par les medias est elle-même étonnante : nulle trace de pauvres auxquels redistribuer l’argent de la banque. Nulle trace de lutte contre une injustice. Le seul altruisme affiché serait au contraire envers la banque : « Avant toute chose, j’ai en tête de faire gagner de l’argent à ma banque », a-t-il expliqué peu ou prou lors de ses premiers interrogatoires, selon Le Monde du 29 janvier 2008. Soit, il ne voulait pas punir la banque et n’avait pas en vue de redistribuer ses « super profits » de façon plus équitable. Rien à voir donc avec un héros sylvestre détroussant le méchant pour rendre le fruit de ses rapines aux victimes du pouvoir : Jérôme Kerviel ne partage pas la répulsion des medias pour la spéculation financière. Il se revendique au contraire collaborateur appliqué de la banque.
L’homme n’est pas désintéressé pour autant : s’il ne met pas les cinq milliards dans sa poche, il en tire une rémunération sous forme de bonus. Cependant, ce bonus ne peut pas porter sur la totalité de ses opérations, qu’il ne pouvait révéler vu leur caractère. L’acte ne peut donc être réduit à la seule recherche d’un gain matériel.
La presse manipule ainsi une image romanesque qui n’a pas d’assise dans le réel. Et c’est pourtant sous l’angle du rapport à la réalité que cette affaire présente le plus de particularités pour la justice.
Cet enjeu du rapport à la réalité se trouve au centre de l’infraction, et doublement.
Il est évident, tout d’abord, que l’infraction n’a été possible que parce que commise dans une économie virtuelle. Les milliards dont on parle et qui ont disparu ne semblent réels pour personne - trop énormes, trop lointains, dématérialisés. Plus encore, tout en admettant qu’ils auraient existé quelque part, l’on doit bien admettre qu’ils ont de toute façon disparu et n’existent plus.
Cet enjeu du rapport à la réalité se retrouve également dans la personne du trader dont on peut s’interroger sur la maturité. On peut se demander, en effet, si la fonction même de trader ne suppose pas le choix d’une personnalité n’ayant pas nécessairement intégré complètement ce rapport à la réalité. Car le réel génére facilement la peur. Il serait dès lors assez compréhensible d’imaginer qu’une appréhension correcte du réel puisse paralyser les traders dans leur travail. Mais doit-on pour autant, quand il s’agit de juger l’acte de Jérôme Kerviel, tenir compte de ces circonstances particulières ?
Nous avons l’image d’un garçon qui a un tel pouvoir devant sa machine qu’il en perd le sens, il n’en voit plus la limite. Les sommes mises en cause sont tellement énormes que je suppose qu’il ne voit pas plus que nous ce qu’elles représentent. Cela devient abstrait, virtuel. C’est une image de jeune en plein jeu video, grisé par un sentiment de puissance.
Toutefois, cet enivrement n’est possible que parce que, précisément, l’argent avec lequel il joue est réel. Et c’est là qu’intervient le juge.
La question de la confrontation avec le réel est au coeur de la mission du juge pénal. Tenu à la recherche de la vérité, le juge ne pourra se laisser aller au goût des paradoxes et des héros. D’autant qu’il devra ici tenir compte d’une partie civile vigilante et sans doute active. Et qui le sera d’autant plus que Jérôme Kerviel a construit sa défense sur l’affirmation d’une responsabilité première de la banque. « Je ne peux croire que ma hiérarchie n’avait pas conscience des montants que j’engageais », dit-il dans des propos qui ont été repris. Et de préciser : « Tant que nous gagnons et que cela ne se voit pas trop, que ça arrange, on ne dit rien ». Ce faisant, il oblige la banque à adopter une position dure pour faire admettre qu’elle a été trompée, c’est-à-dire qu’il l’a trompée. Et c’est sans doute ce qui a conduit la banque à militer publiquement, au risque de choquer, pour l’incarcération de Jérôme Kerviel. C’est en tout cas ce message de tromperie et de délinquance qu’elle a alors développé.
Dans ce contexte, le juge va vraisemblablement rappeler aux uns et aux autres, parties civiles, mis en examen ou prévenus, les éléments de la réalité et les forcer à en admettre les contraintes.
La banque a déjà subi l’épreuve de cette confrontation à la réalité. Elle l’a subie d’abord lorsqu’il a fallu régler la question de la reconstitution des fonds propres et de la conformité aux ratios exigés des établissements financiers avant d’annoncer la perte que cette affaire générait. Et puis, surtout, elle a dû et doit encore faire face à la question de la défaillance de son contrôle interne. « L’affaire Kerviel » a remis en question, en termes d’organisation, toute l’entreprise « Société Générale ». Toute la hiérarchie a dû et doit en tirer des conséquences. L’organisation interne ne doit pas permettre à des choses aussi énormes de se produire, c’est certain. Les rapports se multiplient, les actionnaires demandent des comptes et la banque ne peut se cacher de cette responsabilité sociétale qui est la sienne.
Reste Jérôme Kerviel dont on peut espérer qu’il n’aura pas la maladresse d’oublier qu’il change de scène et ne confondra pas le juge avec le public. S’il se laisse aveugler par le succès de son « avatar », ce héros de ses cyber-admirateurs, il risque, quant à lui, de ne subir pleinement cette confrontation au réel que devant le tribunal.
L’usage que l’on fait des grands scandales financiers a changé
L’affaire Kerviel dans les médias : un roman moderne
Pourquoi le jeune trader n’est pas un « Robin des Bois »
Une double question de rapport à la réalité
Comme hier sa banque, Kerviel sera jugé à l’épreuve du réel
Pour en savoir plus :
Pour avoir une idée de l’engouement pour « l’affaire Kerviel » :
- « Jerôme Kerviel, le ’Che Guevara de la finance’ », dans "le Nouvel Observateur"
- Jerôme Kerviel : il est déjà dans Wikipedia
- Des t-shirts sur un site entièrement dédié au personnage
Le point de vue de la Société Générale :
- Son communiqué du 27 janvier 2008
Sur la question de l’éventuelle réorganisation de la Société Générale :
- "Les Échos" : « Société Générale : le rapport Lagarde dénonce les failles du système de contrôle des salles de marché »
Lire aussi sur le site :
- Défendre le diable
Les pages de :
- Mauricia Courrégé
| < page précédente | page suivante > |