Le 17 décembre 2009, Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière ont cosigné dans les pages « Débats » du Monde un point de vue sur le nouveau rôle du juge dans « la paix des ménages ». Daniel Soulez Larivière et Caroline Eliacheff, pédopsychiatre et psychanalyste, sont par ailleurs les auteurs d’un livre, « Le temps des victimes », chez Albin Michel (2007). Nous vous présentons leur tribune telle que publiée dans le quotidien.
Dans Le Monde, daté du 17 décembre 2009
Sous l’Ancien Régime, le chancelier marchait près du roi. La Révolution réduisit le pouvoir du juge quasiment à néant plutôt que de le subir, voire de l’affronter. Ainsi pendant deux siècles, personnage secondaire de la République, il ne traitait que des querelles subalternes entre individus et réprimait surtout les pauvres et les déviants. Son statut commença à remonter, tout au moins sur le plan social, en 1958, lorsque le général de Gaulle acquit la conviction que la faiblesse de la magistrature rejaillissait sur le lustre de ses pouvoirs régaliens : l’Ecole nationale de la magistrature fut créée. C’était la dernière grande école de la République, la première ayant été celle des Ponts et Chaussées, fondée par Trudaine au XVIIIe siècle. Question de priorité !
Depuis cinquante ans, le mouvement s’est complètement inversé. Y a-t-il un domaine de l’activité humaine qui échappe au juge ? Certes, tout corps nouvellement promu en veut toujours plus et souhaite affirmer son indépendance face aux politiques, surtout quand ils se comportent comme s’ils étaient au-dessus des lois. Il n’empêche que pour préserver la stabilité de l’exécutif, il a fallu protéger le président de la République des attaques judiciaires pendant son mandat...
Grâce aux parlementaires qui, ne voyant pas plus loin que le bout de leur pupitre, ont massivement voté pour la création d’infractions de « mise en danger délibérée d’autrui », les familles des soldats morts en Afghanistan ont porté plainte contre une hiérarchie militaire qui n’aurait pas bien préparé l’opération au risque de décrédibiliser l’ensemble des forces françaises auprès de leurs alliés. Mais qu’est-ce que ça vaut au regard de la perte d’un être cher qui, lui, s’était engagé en connaissance de cause ?
Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? D’après le premier ministre, François Fillon, voici que le juge va s’introduire dans les couples pour vérifier l’infraction de violence psychologique. Et grâce à Eric Besson, il pourra apprécier la couleur du mariage : « mariage gris » s’abstenir. On a parlé de journalistes « embedded » dans la guerre en Irak, c’est-à-dire emportés dans le lit de l’armée et de ses œuvres. Nous allons maintenant avoir un juge « embedded » dans les foyers pour vérifier non seulement la réalité du viol ou des coups, mais celle de la violence psychologique, dont la réalité n’est pas niable, mais dont la preuve juridique pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Déjà avec le harcèlement moral dans l’entreprise, les corps intermédiaires que sont les syndicats se sont vu arracher un élément de solidarité au profit de revendications individuelles. Voici maintenant le juge orchestrant la paix des ménages...
Toute la misère humaine
Le juge est devenu un roi malgré lui, sans doute davantage qu’il n’en aurait eu l’ambition. Un profond mouvement de société le propulse en première ligne, résultant de l’effacement des corps intermédiaires, de l’égalité démocratique qui ne supporte pas plus les espaces de non-droit que l’exception des moeurs. Plus l’autorité - politique, sociale, familiale - est disqualifiée, plus on demande au juge de dire la norme pour protéger chaque individu qui s’estimerait victime.
Quelle charge d’être le réceptacle de toute la misère humaine, le thérapeute des foules dans les grandes catastrophes, le tuteur des médecins dans les désastres sanitaires, le surveillant des armées, l’arbitre des scènes de ménage et de la consommation des mariages, le censeur des politiques, le tuteur des mineurs et des incapables ! La nature ayant horreur du vide, on se demande dans quel interstice il lui reste encore à se glisser.
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Les pages de :
- Daniel Soulez Larivière
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