Affaires Rousseau (1969) et Trepper (1973)

Au début de sa carrière, Daniel Soulez Lariviere est intervenu, dans deux affaires intrinsèquement liées et symboliques, les affaires Rousseau (1969) et Trepper (1973).

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Rousseau et Trepper

Point d’ancrage historique du cabinet, ces deux affaires, ont été déterminantes par leurs conséquences, jusqu’au plus récent dossier. Ayant prêté serment en 1965, élu deuxième secrétaire de la conférence du stage en 1968, Daniel Soulez Larivière est commis d’office par le Bâtonnier en 1969 pour défendre Eugène Rousseau, un agent du SDECE, âgé de 63 ans et accusé “d'intelligence avec les agents d’une puissance étrangère”. 

Sous la couverture classique de la fonction d’attaché militaire à Belgrade, ce veuf avait obtenu l’accord imprudent du service pour emmener sa plus jeune fille âgée de 16 ans à laquelle on avait attribué des fonctions de secrétariat à l’Ambassade de France. Les services secrets yougoslaves (UDBA) la firent séduire par un agent et avorter en filmant l’intervention, puis chanter pour qu’elle cède les codes de l’ambassade et tout ce qui lui passait sous la main du fait de ses fonctions. À la fin des années soixante, un transfuge yougoslave des services secrets passé aux États-Unis accusa Rousseau lui-même de trahison, au cours de ses débriefings par la CIA. Le SDECE prévenu pensa que du fait de ce chantage il était devenu un agent de l’Est. Après dix jours de garde à vue officieuse au SDECE et 11 jours de garde à vue à la DST, Rousseau avoua ce que ses accusateurs voulaient, même si ces « aveux » étaient complètement invraisemblables. 

Les observateurs spécialistes des questions militaires comprirent plus tard qu’il avait fait les frais d’un règlement de comptes interne au SDECE dont le directeur des recherches était soupçonné d’être lui-même l’auteur de fuites vers les pays communistes. Après instruction par la Cour de sûreté de l’État qui à l’époque jugeait les affaires d’espionnage, l’affaire fut renvoyée devant la Cour présidée par le Président Romerio, encadré par deux officiers supérieurs. 

Le 20 avril 1970, Eugène Rousseau fut condamné à huis clos (fait unique) à 15 ans de détention criminelle. C’était la première affaire du fondateur du cabinet dans laquelle il considéra qu’il lui incombait de réparer cette erreur judiciaire, faute de quoi il se devrait de quitter le Barreau. Il demanda à Gilles Perrault, spécialiste de la deuxième guerre mondiale et de l’espionnage avec son livre « L’Orchestre Rouge (Fayard, 1962), d’écrire un article, qui devint en réalité un livre. Ce fut un livre rédigé en six mois : L’Erreur (Fayard, 1971). Grâce à Gilles Perrault, un comité de soutien, composé de grands résistants, gaullistes historiques(2) , écrivit en juin à Georges Pompidou pour demander vigoureusement sa grâce. En juillet 1971, le Garde des Sceaux René Pleven fit savoir à Daniel Soulez Larivière que le Président de la République avait entendu et que son client lui serait rendu le 23 décembre de cette année-là. Le directeur de la prison lui-même l’escorta jusqu’à son avocat qui l’attendait sur la place du marché de Melun. 

Raccompagnant Eugène Rousseau chez lui, Gilles Perrault demanda à Daniel Soulez Larivière de l’aider pour l’affaire Trepper ; raison pour laquelle ces deux affaires sont indissociables dans la genèse du cabinet. Léopold Trepper, ancien chef de l’Orchestre Rouge (réseau d’espionnage soviétique pour toute l’Europe occidentale pendant la Deuxième guerre mondiale), évadé des mains de la Gestapo en 1943, avait ensuite été condamné à Moscou à 10 ans de prison comme la plupart des acteurs ayant servi à l’étranger sous Staline. 

Libéré à la mort de celui-ci et revenu à Varsovie il devint le président de la communauté juive de Pologne. Mais en 1969, à la suite d’une vaste campagne antisémite dans ce pays, toute la famille de Trepper fut obligée d’émigrer. Mais lui fut retenu, sans doute par crainte des Polonais et des services russes qu’il raconte certains épisodes de la guerre sous Staline. Il reçut deux fois la visite de Daniel Soulez Larivière dans des conditions rocambolesques, fut soutenu par la campagne organisée avec Gilles Perrault en France, en Suisse et en Angleterre, et même au Brésil par Lula. Le Monde publia alors une tribune de Jean Rochet, le directeur de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire), qui reprenait contre Trepper de vieilles accusations de trahison, d’abord distillées par la Gestapo puis par certains services très anticommunistes de cette époque de la guerre froide. À la requête de Léopold Trepper, une assignation en diffamation fut lancée contre le directeur de la DST en exercice. 

Le procès se déroula devant la 17ème Chambre correctionnelle en 1972. Le directeur de la DST fut démis de son poste de directeur entre deux audiences et muté comme préfet à Nancy. Le 30 novembre 1972, il fut condamné pour défaut de bonne foi dans ses accusations, le Tribunal jugeant qu’il n’était pas possible de porter des accusations contre Trepper sans faire valoir les témoignages de tous ceux qui dans la Résistance et au Komintern connaissaient sa véritable aventure : il avait complètement grugé les services allemands en réussissant à prévenir Moscou à la fois qu’il avait été capturé et du but des Allemands qui essayaient de le manipuler après avoir retourné sous la menace les membres du réseau arrêtés. 

Les services allemands espéraient démobiliser les Russes en leur faisant croire à un projet de paix séparée des Alliés avec l’Allemagne. Après la chute du mur, l’écrivain Patrick Rotman, plume de Trepper pour ses mémoires, trouva dans les archives du Komintern la confirmation que Trepper avait effectivement réussi l’exploit incroyable de faire passer un message aux services de renseignements russes via Jacques Duclos, responsable du PCF clandestin. L’affaire Rousseau s’étant heureusement dénouée, Daniel Soulez Larivière ne quitta donc pas la profession. 

Dans l’enchaînement des événements, il se retrouva, à 30 ans, au cœur d’affaires d’État tournant à l’avantage de la défense – même si, condamné par la 17ème Chambre, le directeur de la DST fit ensuite l’objet d’une relaxe par annulation de ce jugement pour des raisons de procédure : la Cour d’appel de Paris jugea que le Parquet aurait dû saisir la Cour de cassation d’une requête pour voir désigner une nouvelle juridiction puisqu’il avait été nommé préfet entre deux audiences. Le cabinet Soulez Larivière Avocats créé en 1969 a donc commencé à asseoir sa réputation sur deux succès judiciaires à incidence politique. 

Cette familiarité avec les affaires de services secrets fut peut-être l’une des causes du sourire des amateurs lors de sa désignation par le gouvernement dans l’affaire dite du Rainbow Warrior, douze ans plus tard. « Un loup dans la bergerie » dirent certains. Ce fut aussi, par enchaînement, l’une des raisons pour lesquelles ce cabinet intervint dans l’affaire dite du Pull-over rouge : avec son livre devenu un best-seller, Gilles Perrault avait lancé la défense médiatique de Christian Ranucci condamné à mort et exécuté en 1976. Daniel Soulez Larivière assura la présidence du comité de soutien pour la révision de son procès plaidé par Jean-Denis Bredin.